Le Li-Fi revient dans les conversations tous les deux ou trois ans, toujours accompagné de la même phrase : « demain, la lumière remplacera le Wi-Fi ». Ce raccourci masque une réalité plus intéressante. Derrière le nom commercial, il y a une famille de technologies de communication par la lumière qui a désormais une norme officielle, des produits industriels vendus, des déploiements réels dans des environnements très précis, et des limites physiques qui ne se contournent pas. Voici ce qui a changé depuis 2012, et ce qui n’a pas changé du tout.
En bref
- Le Li-Fi transmet des données par modulation de la lumière, visible ou infrarouge, vers un photodétecteur.
- La norme IEEE 802.11bb, publiée en 2023, rattache cette technologie à la famille Wi-Fi et lui donne un cadre commun.
- La lumière ne traverse pas les murs : c’est un atout de confidentialité et une contrainte de couverture.
- Les déploiements restent ciblés : santé, aéronautique, industrie, musées, lieux où la radio est interdite ou malvenue.
- Le Li-Fi complète le Wi-Fi dans des contextes contraints. Il ne s’y substitue pas.
Sommaire
Un principe simple, une norme récente
Une lampe LED peut être allumée et éteinte des millions de fois par seconde, trop vite pour que l’œil le perçoive. C’est ce clignotement, interprété comme une suite de 0 et de 1, qui transporte l’information. À l’autre bout, un photodétecteur reconstitue le signal. La lumière utilisée peut rester dans le spectre visible ou basculer dans l’infrarouge proche, invisible pour l’utilisateur, ce qui permet d’éclairer normalement une pièce tout en transmettant des données.
Le point de bascule technique date de 2023 : l’IEEE a publié l’amendement IEEE 802.11bb, qui définit une couche physique et une architecture pour les communications par lumière et prévoit la compatibilité avec les équipements existants de cette famille. Autrement dit, le Li-Fi cesse d’être une collection de prototypes propriétaires : il entre dans le même cadre normatif que le Wi-Fi, avec des bandes optiques identifiées. C’est important pour les acheteurs, car cela rend les équipements comparables et ouvre la voie à des intégrations dans des puces existantes.
Ce que la lumière change vraiment
- Le confinement physique du signal. Une onde radio traverse les murs, la lumière non. Ce qui est transmis dans une pièce reste dans cette pièce. Pour une salle de réunion, un bloc opératoire ou un poste de travail sensible, cela réduit fortement la possibilité d’interception depuis l’extérieur du bâtiment, sans rendre le réseau invulnérable pour autant.
- L’absence d’émission radio. Dans un hôpital, un avion, une zone pétrochimique ou une salle blanche, certains équipements ne supportent pas ou n’autorisent pas les ondes radio. Une connexion par lumière change la donne dans ces environnements, y compris au-dessus de certaines zones sensibles.
- La densité dans un espace donné. Chaque luminaire peut devenir un point d’accès, et le spectre lumineux n’est pas saturé comme les bandes radio. Dans un open space très dense ou un hall d’exposition, on ajoute de la capacité en ajoutant de l’éclairage.

Cinq limites qui n’ont pas disparu
- La ligne de vue. Le signal suppose un trajet optique dégagé. Un obstacle, un corps, un mur, une cloison et la liaison chute. La littérature scientifique en accès ouvert le rappelle régulièrement : la dépendance à la ligne de vue et l’atténuation optique restent les deux contraintes structurantes de ces systèmes.
- La lumière ambiante. Un ensoleillement direct et intense peut saturer le photodétecteur et dégrader la réception. Les modulations résistantes existent, mais le problème n’est pas résolu dans tous les environnements, en particulier derrière une baie vitrée.
- Le sens montant. Le lien descendant depuis un plafond est simple à concevoir. Remonter les données depuis un ordinateur portable, un téléphone ou une machine exige un émetteur côté utilisateur, ce qui suppose un boîtier, un dongle ou une intégration matérielle. C’est souvent là que les promesses se heurtent au matériel réel.
- L’écosystème grand public. Aucun smartphone de grande diffusion n’embarque aujourd’hui de récepteur Li-Fi série. Un déploiement grand public supposerait que les terminaux soient équipés, ce qui n’est pas le cas : la technologie reste cantonnée aux équipements fournis avec le réseau.
- Le coût et la maintenance. Remplacer un éclairage pour y intégrer des émetteurs de données, déployer des récepteurs et gérer les passages d’un luminaire à l’autre représente un investissement qui se justifie seulement par une contrainte forte.
Où le Li-Fi est réellement utilisé
Les déploiements documentés visent des environnements où le Wi-Fi pose un problème : établissements de santé pour des usages sensibles, cabines d’avion, lignes de production, musées et sites où l’on veut limiter la propagation du signal. En France, l’entreprise Oledcomm commercialise des kits Li-Fi et revendique des installations en milieu hospitalier, tandis que d’autres acteurs proposent des systèmes point à point ou des luminaires compatibles avec la norme. Ces installations restent des projets identifiés, pas des réseaux de campus généralisés.
Le point commun de ces sites : une contrainte non négociable. On ne choisit pas le Li-Fi parce qu’il est plus rapide, mais parce que la radio est interdite, perturbante ou trop difficile à confiner. Ailleurs, le Wi-Fi classique, et désormais le Wi-Fi 6 ou 7, reste plus simple, moins cher et parfaitement suffisant.
Débits annoncés et débit utile
Les communiqués parlent volontiers en gigaoctets ou en multiples du Wi-Fi, chiffres obtenus en laboratoire dans des conditions idéales. Les produits documentés publiquement affichent des ordres de grandeur plus modestes. Un système point à point comme le Trulifi 6013 de Signify est présenté par son fabricant comme un « câble sans fil » jusqu’à 250 Mbit/s, avec un débit garanti dans les deux sens. À l’inverse, pureLiFi annonce des capacités multi-gigabits et une démonstration à 5 Gbit/s lors du salon MWC 2025, avec une antenne optique destinée à une intégration en série.
Ces deux exemples disent tout de l’écart entre annonce et réalité : 250 Mbit/s garantis, c’est déjà très bon pour remplacer un câble ou alimenter une salle, et c’est très loin des débits qu’un câble cuivre ou une fibre délivre pour le même prix. Quant aux 5 Gbit/s, il s’agit d’une capacité atteinte dans des conditions de démonstration, pas d’un débit que vous obtiendrez sous une lampe de bureau.
Comment évaluer une offre Li-Fi
- Conformité 802.11bb : un produit qui n’est pas aligné sur la norme risque de ne pas s’intégrer aux évolutions suivantes.
- Débit utile montant et descendant : demandez les deux valeurs, séparément, et pas le maximum théorique.
- Portée et zone couverte par luminaire, à hauteur d’usage et pas au plafond.
- Conditions lumineuses : comportement avec la lumière du jour, avec un éclairage tiers, avec des stores ouverts.
- Passage d’un point à l’autre : que se passe-t-il quand l’utilisateur change de pièce pendant une visioconférence ?
- Coût complet : luminaires, récepteurs, installation électrique, supervision, maintenance.
Pourquoi ce n’est pas le successeur du Wi-Fi
Le Wi-Fi existant est bon marché, intégré partout, géré en mobilité et améliore sa capacité à chaque génération. Le Li-Fi, lui, apporte une réponse à un problème précis : transmettre des données là où la radio ne convient pas, en profitant du fait que la lumière s’arrête aux murs. Cette qualité est décisive dans une chambre d’hôpital et inutile dans un salon.
La bonne façon de lire les annonces est donc de poser une seule question : quelle contrainte le Li-Fi lève-t-il dans mon cas ? Si la réponse est « aucune », il n’y a pas de raison de payer un surcoût matériel. Si la réponse est « les ondes radio sont interdites ici », alors la technologie devient soudain très pertinente, avec des débits parfaitement utilisables pour de la visioconférence, du transfert de dossiers ou de la télémétrie industrielle. Ce n’est pas une promesse d’avenir : c’est un outil de niche qui a trouvé ses chantiers.





